Pouvoir d’achat, chômage et inégalités en France

Après une augmentation de +0,1 % au troisième, en France, le revenu disponible brut des ménages baisse de 0,5 % au quatrième trimestre. Le revenu disponible brut ou RDB est une grandeur macro-économique, qui mesure le revenu à disposition des ménages pour consommer et épargner.

Le revenu disponible des ménages

Selon l’INSEE, le revenu disponible d’un ménage comprend les revenus d’activité, les revenus du patrimoine, les transferts en provenance d’autres ménages et les prestations sociales (y compris les pensions de retraite et les indemnités de chômage), nets des impôts directs. Quatre impôts directs sont généralement pris en compte : l’impôt sur le revenu, la taxe d’habitation et les contributions sociales généralisées (CSG) et contribution à la réduction de la dette sociale (CRDS).

Revenu disponible = Revenu primaire – impôts – cotisations sociales + prestations sociales.

Le comportement du revenu disponible est déterminé tout d’abord par celui du revenu primaire. Le revenu primaire (ou les revenus primaires) des ménages est le revenu que les ménages tirent de leur contribution à l’activité économique, soit directement (revenu d’activité salariée ou non salariée), soit indirectement (revenu de placement mobilier ou immobilier). Il n’inclut donc pas les prestations sociales – c’est un revenu avant redistribution. C’est le fruit de la distribution du marché.

Revenu disponible = Salaire + Revenus non salariaux (bénéfices, honoraires …) + Revenus de la propriété (dividendes, Loyer …) – impôts – cotisations sociales + prestations sociales

Salaires, prestations sociales et impôts

D’après l’INSEE, la masse salariale reçue progresse légèrement (+0,3 % après +0,4 %), les prestations sociales restent dynamiques (+0,9 % après +1,0 %). Mais ces effets favorables sont plus que compensés par la forte hausse des impôts sur le revenu et le patrimoine (+7,0 % après +4,0 %). Cette augmentation au second semestre résulte notamment des mesures votées pour rehausser le rendement de l’impôt sur le revenu en 2012, ainsi que par la contribution exceptionnelle pour les redevables de l’ISF en toute fin d’année. De même les cotisations sociales à la charge des salariés accélèrent au quatrième trimestre (+2,0 % après +0,7 %) avec la hausse du taux de cotisation et la suppression des exonérations sur les heures supplémentaires.

La masse salariale est le cumul des rémunérations brutes des salariés de l’établissement (hors cotisations patronales). Les rémunérations correspondent aux salaires et primes des salariés au cours de l’année d’exercice.

Des écarts salariaux

La masse salariale est déterminée par l’évolution des salaires et celle de l’emploi (ou du chômage). En France, les salaires sont en réduction avec la crise économique, surtout pour les déciles inferieurs.

D’après Bertrand Marc, Nathalie Missègue et Laurence Rioux, les écarts de revenu salarial d’un salarié à l’autre sont élevés : en 2009, le quart des personnes aux revenus salariaux les plus hauts perçoivent dix fois plus que le quart de celles qui ont les revenus salariaux les plus faibles. Les différences de durée d’emploi sur l’année expliquent 84 % de ces écarts. Le reste provient des différences de salaire horaire.

Les inégalités de revenu salarial ont diminué entre 1995 et 2009, en raison d’une augmentation des durées d’emploi pour les « bas revenus salariaux » : les 25 % de personnes aux revenus salariaux les plus faibles ont travaillé en moyenne 95 jours (en équivalent-temps plein) en 2009, contre 81 jours en 1995. Les inégalités de salaire horaire ont fluctué avec la conjoncture mais restent tendanciellement stables sur la période 1995-2009.

Source : OCDE (2013), Le chômage s’accroît, dans Études économiques de l’OCDE : France 2013, Éditions OCDE

La faiblesse de certains revenus salariaux tient à des raisons diverses : entrée ou sortie en cours d’année du marché du travail (fin d’études, départ en retraite), cumul d’une activité salariée et d’une activité d’indépendant, perte d’emploi, etc. Pour 20 % des « salariés », c’est-à-dire des personnes ayant touché au moins un salaire dans l’année, les revenus salariaux sont « complétés » par d’autres revenus liés à une activité présente ou passée, comme des allocations chômage, des pensions de retraite ou des revenus d’indépendant.

Pouvoir d’achat, prix et impôts

Par ailleurs, le pouvoir d’achat désigne ce que l’on peut consommer ou épargner avec son revenu. Pour connaître l’évolution du pouvoir d’achat, il faut connaître l’évolution des prix, mais aussi l’évolution des revenus : si les revenus augmentent plus vite que les prix, le pouvoir d’achat augmente.

Les prix de la consommation progressent en outre de 0,3 % au quatrième trimestre (après +0,1 % au trimestre précédent), si bien qu’au total le pouvoir d’achat du revenu des ménages recule de 0,8 % au quatrième trimestre 2012 après avoir stagné à l’été. Sur l’ensemble de l’année, il baisse également : –0,4 % après +0,5 % en 2011, soit le premier recul depuis 1984 (–1,1 %). Mesuré par unité de consommation, ce qui permet de le ramener à un niveau individuel, il se replie de 1,0 % en 2012 (après –0,1 % en 2011). La forte hausse des impôts (+10,0 % après +6,6 % en 2011) est le principal facteur de cette baisse.

Les causes des inégalités

Les inégalités actuelles ne sont pas exclusivement liées à la perte d’emploi, même si celle-ci est une cause majeure. Pour les scientifiques sociales des Etats-Unis, la résurgence des inégalités est provoquée par un progrès technique biaisé. Les technologies de l’information et de la communication seraient complémentaires des salariés qualifiés, en augmentant leur productivité, et substituables aux salariés peu qualifiés, en les remplaçant. Le faible coût et la forte expansion de ces technologies bouleverseraient le marché de l’emploi par une réduction du nombre d’emplois peu qualifiés et des salaires concernés. La qualification technologique des emplois conduirait à une augmentation de la productivité. Un constat appuie cette explication : les différentiels de rémunération entre salariés qualifiés et non qualifiés s’accroissent conjointement avec la proportion de salariés qualifiés au sein même des différents secteurs d’activités.

Les inégalités en Europe

Par contre, en Europe, jusqu’au début des années 1990, les inégalités ne seraient pas liées aux changements technologiques, mais au changement structurel. L’afflux croissant de diplômés était absorbé non pas par une augmentation du recours aux diplômés au sein des différents secteurs de l’économie, mais bien plutôt par une redistribution progressive de l’emploi et de l’activité de l’industrie lourde (où les emplois non qualifiés seraient nombreux) vers les services et le tertiaire (plutôt plus qualifiés). Beaucoup plus que d’un chômage technologique, les personnes peu qualifiées ont alors souffert de la désindustrialisation du pays et des destructions massives d’emplois dans les industries où les non-qualifiés sont proportionnellement plus nombreux.

Selon cette thèse, à partir des années 1990, l’Europe connaitrait une double source des inégalités. Au chômage massif de la désindustrialisation s’ajouterait, comme aux États-Unis, un surcroît du chômage et une diminution des salaires par des causes technologiques.

Enseignement supérieur : diversification des étudiants, des établissements et des parcours de formation

Sous l’effet d’une augmentation des aspirations scolaires des étudiants et de leur famille et des politiques éducatives, une proportion croissante des membres d’une classe d’âge se rend dans l’enseignement tertiaire. On parle de massification du supérieur ou de démocratisation quantitative de l’enseignement postsecondaire.

Cette massification a conduit, sur le plan qualitatif, à une recomposition des publics et des collectifs d’étudiants qui se traduit par la présence plus grande d’étudiants provenant de catégories sociales précédemment exclues ou qui avaient un accès limité. Egalement, cette recomposition se manifeste sous la forme d’une large variété de parcours pour les étudiants qui s’éloignent du model traditionnel.

En plus de la diversification des étudiants, l’expansion de l’enseignement tertiaire a été accompagnée d’une complexification institutionnelle. L’université n’est plus l’institution reine (avec des variantes selon les systèmes nationaux) de l’enseignement postsecondaire. Les politiques éducatives ont conduit au renforcement ou à la création de nouvelles institutions comme les collèges communautaires (Canada et États-Unis), les collèges d’enseignement général et professionnel (au Québec), les collèges universitaires (Californie, Colombie-Britannique), les Hautes Écoles professionnelles (Suisse) ou les Instituts universitaires de technologie (France).

Au sein même des différents établissements, de nouveaux programmes ou de nouveaux champs d’études ont été créés. Interdisciplinaires, orientés sur un thème de recherche ou une sphère d’activité, ils visent souvent des objectifs professionnels très marqués. Une diversification des cursus qui a amené, dans certains pays, a de nouvelles articulations entre la formation professionnelle et technique et l’enseignement universitaire. Ce décloisonnement a fait basculé les universités vers des diplômes professionnalisant et aux autres établissements vers une offre des diplômes universitaires.

Pour Maroy et Van Campenhoudt (2010), l’enseignement postsecondaire, spécialement non universitaire, a connu une importante croissance, en recrutant proportionnellement plus parmi les nouveaux étudiants. Il n’y a pas eu élargissement de l’accès à l’université en fonction du capital scolaire des parents. Ils notent même une légère dégradation des chances d’entrée à l’université. En ce sens, la croissance des études a pris la forme d’une démocratisation ségrégative, même si, sauf quelques exceptions, il n’y a pas sélection à l’entrée des études universitaires.

La source des inégalités se trouve plutôt du côté des individus et des familles. Une part tient aux différences de parcours antérieurs au cours du secondaire mais, en même temps, à parcours scolaires antérieurs égaux et à origine sociale constante, des différences d’accès aux études postsecondaires tiennent aux aspirations (Doray et Murdoch, 2010). Ainsi, l’autosélection est un des processus de modulation de l’accès aux études postsecondaires qui conduit les jeunes Belges francophones vers l’enseignement non universitaire. Erlich et Verley (2010 ; 71) constatent que le poids de l’enseignement universitaire dans le postsecondaire français a diminué de manière significative en trente ans.

Une analyse du développement de l’enseignement supérieur et du déplacement des choix d’orientation des jeunes sur une période de dix ans éclaire cette situation. Cette baisse s’explique en grande partie par la hiérarchisation des filières, une professionnalisation des études et une forte sélectivité exercée sur les choix d’orientation. Si les changements apportés au baccalauréat avec la création des baccalauréats technologiques et la rénovation des baccalauréats professionnels ont ouvert l’accès de l’enseignement postsecondaire, les nouveaux bacheliers ont plutôt poursuivi dans l’enseignement technique (Doray et Murdoch, 2010). Ainsi, la démocratisation a-t-elle été ségrégative, comme dans d’autres pays, notamment en Belgique.

La diversification de l’accès s’est aussi produite à un moment de recomposition des filières de l’enseignement supérieur sous l’impulsion du processus de Bologne, mais aussi par le déploiement de stratégies des universités pour faire face à la diminution de leurs effectifs. Elles ont multiplié les filières professionnalisantes, en croissance d’effectifs, alors que les filières traditionnelles dites généralistes connaissent une désaffection étudiante.

En somme, l’espace postsecondaire est segmenté et hiérarchisé par le tri social des étudiants entre un secteur ouvert (non sélectif) et un secteur fermé ou sélectif. La nature des niveaux d’exigence intellectuelle, des modes de travail, de l’emploi du temps d’études et l’engagement des jeunes dans leurs études contribuent à la segmentation. La valeur des diplômes obtenus est très différenciée sur le marché du travail.

 

Pour en savoir plus :

« Nouveaux étudiants, nouveaux parcours ? », Education et sociétés, 2010, nº 26, http://www.cairn.info/revue-education-et-societes-2010-2.htm

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